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lundi 11 septembre 2017

Croissance ou décroissance ?


La figure ci-dessus exprime, à population constante, la relation démographie volume de la pyramide sociale)/économie (niveau de richesse collective)/écarts de richesse entre catégories sociales, et le fait que quel que soit le niveau de richesse globale de la société, la pyramidale sociale s’y adapte dans ses trois dimensions, chaque catégorie sociale dont elle est faite épousant cette adaptation. Quand la richesse globale de la société croît ou décroît, celle de chaque catégorie sociale suit le même mouvement en conservant ses proportions. Ceci indique clairement que la décroissance a pour effet d’appauvrir l’ensemble de la société, au détriment premier des plus démunis eu égard à leur proportion.

De quoi donner à réfléchir à ceux qui voient la croissance comme un phénomène dont le ralentissement peut s’obtenir par un freinage autoritaire de la production consommée par les seuls nantis. Négligeant le fatal enchaînement démographie-économie, ils nient les motivations profondes de l’homme et ses fonctions motrices, tant à l’égard de la consommation que de la production, d’autant plus déterminantes que la population est nombreuse. La démographie impose sa loi prépondérante en toutes circonstances, richesse et pauvreté conservant leur relativité ; de sorte que si réduire la demande et le gaspillage n’est probablement pas impossible, il y a lieu de se demander à quoi bon s’y efforcer dès lors que le nombre de consommateurs-producteurs ne cesse d’augmenter.

La croissance au contraire, œuvre au progrès et à l’amélioration du sort de tous, même s’il est vrai qu’elle conforte la situation des plus riches – fait rédhibitoire aux yeux de certains – qu’une redistribution par la fiscalité se montre impuissante à maîtriser. Tout au plus cette redistribution parvient-elle à proportionner tant bien que mal à la richesse de chacun, des impôts (directs et indirects) faisant de tous les citoyens des contribuables, dont rares sont ceux qui considèrent le système comme équitable. Et ceci au prix exorbitant d’une administration alimentant les caisses de la collectivité, donc contribuant à augmenter la richesse commune, avec pour conséquence le creusement des inégalités sociales.

À cette dimension sociale de leur raisonnement, les partisans de la décroissance ajoutent celle concernant l’environnement et plus précisément les limites des ressources de la planète. Mais ce que le bon sens de quiconque invite à considérer, ne fait qu’accentuer les inégalités entre catégories sociales, l’accès des pauvres à ces ressources étant pénalisé par leur nombre. D’ailleurs, cet argument se fondant à juste titre sur les atteintes portées par la croissance au bien le plus précieux de l’humanité, toutes catégories sociales confondues, ainsi que de tout ce qui peuple la planète, est largement partagé par les “croissantistes”. Mais la croissance ne peut-elle pas précisément respecter la planète et tous ses habitants ? Le développement humain doit-il inéluctablement se produire dans la prolifération, l’anarchie et le gaspillage ? Plutôt que de sommairement recourir à une régression contraire à ses aspirations, l’homme serait-il incapable de mettre son génie au service d’un progrès maîtrisé, en commençant par agir sur lui-même ? D’autant que s’il est un domaine que l’homme a le pouvoir de contrôler, c’est bien celui de sa propre multiplication.

L’équilibre nécessaire repose sur une maîtrise de la population humaine. C’est pourtant sans remettre en cause une croissance démographique structurellement porteuse de tous les maux de l’humanité que la décroissance voudrait s’imposer, inspirée par un égalitarisme ignorant le surnombre. Mais l’économie, ne saurait se soumettre durablement aux réglementations auxquelles elle est ainsi soumise et qui s’avèrent, non seulement impuissantes mais en entravent le développement inéluctable. Confrontée au tonneau des Danaïdes, la société ne peut obtenir des résultats que passagers dont l’insuffisance est systématiquement imputée au seul égoïsme des hommes, alors que – sans le méconnaître – ceux-ci font d’abord preuve d’ignorance, allant jusqu’à nier l’influence fondamentale de leur pullulement.

La meilleure preuve de ce déni de réalité, que masque la compassion accordée par toutes les bonnes âmes aux déshérités et par extension aux pays pauvres et en voie de développement, est dans la stigmatisation outrancière des pays développés, accusés d’être coupables à eux seuls de la pollution planétaire. Certes, cette pollution est proportionnelle au niveau d’industrialisation de chaque pays et surtout, au régime auquel est soumise leur industrie, mais celle-ci tourne indifféremment pour satisfaire leurs propres besoins et ceux des pays pauvres, qui sans cela seraient encore plus démunis qu’ils le sont. Ceci a bien entendu pour conséquence d’aggraver l’empreinte écologique des pays riches, au prorata de l’augmentation de la population des pays pauvres, en même temps que de l’aspiration légitime des peuples de ces derniers à connaître de meilleures conditions d’existence. Sans compter que parmi les pays pauvres ou en voie de développement, certains sont non seulement consommateurs et utilisateurs de ces biens fabriqués ailleurs, mais les obtiennent en échange de produits bruts énergétiques hautement polluants – notamment hydrocarbures – nécessaires pour les produire.

La manière dont – par exemple – Notre empreinte écologique1 traite des questions de population et a fortiori de surpopulation est significative du parti-pris idéologique avec lequel bon nombre d’experts relèguent la démographie à l’arrière-plan de l’économique et du social. Bréviaire de la décroissance, la simple notion de pyramide sociale y est bien entendu superbement ignorée, d’où un livre de plus – pourtant aussi argumenté que savant – écrit sur le futur de l’humanité, sans référence sérieuse à ce qu’est fondamentalement la condition humaine. Reconnue comme facteur parmi d’autres de l’empreinte écologique, la population y est évoquée avec une telle discrétion qu’il est évident que là encore sévit le tabou touchant ce sujet. Au nom de la compassion portée aux plus défavorisés, préséance est accordée au social, au point qu’aussi louable et fondée qu’elle soit, cette compassion pousse les auteurs à exclure de leur réflexion ce qui est la cause première de l’empreinte écologique humaine globale, avec pour résultat de porter au niveau des nations une archaïque lutte des classes attisée autant que mondialisée, au détriment de ce que cette empreinte doit à la conjugaison désastreuse d’une croissance anarchique, tant économique que démographique, toutes nations et classes sociales confondues.

La seule façon de réduire significativement et durablement le nombre des pauvres, tout en permettant à l’humanité de poursuivre son chemin vers un progrès incluant un meilleur équilibre social et le respect dû à la planète, est d’être globalement moins nombreux. “On n’arrête pas le progrès” n’est pas une vaine formule, contrairement à ce qu’en pensent les inconditionnels d’une sagesse simpliste méconnaissant les aspirations suprêmes de l’homme. Il y a fort à parier que soumis plus qu’à tout autre à cet instinct qui le pousse inexorablement à affronter depuis qu’il existe les défis que lui lance la nature, il choisira – éventuellement avec l’aide plus ou moins brutale de celle-ci – de poursuivre son chemin vers une fin inéluctable, qu’il tentera de retarder dans toute la mesure de cette intelligence et d’aspirations qui le différencient des autres espèces. Mais en état de croissance comme de décroissance économique, la pyramide sociale ne peut que peser de tout son poids sur une planète qui le supporte chaque jour plus difficilement ; jusqu’à ce que la nature se débarrasse de l’excédent de ses prédateurs les plus menaçants, au prorata de leur représentativité sociale. À défaut d’une dénatalité choisie par l’homme, elle le fera par des moyens dont elle est seule maîtresse, après avoir fait preuve de beaucoup de patience.

C’est dans ces conditions que l’avenir de la planète ainsi que le partage des richesses de la société entre ses membres, se réduit à deux options :
1° – Un monde d’indigence, composé de riches devenant de moins en moins riches et de pauvres devenant de plus en plus pauvres, les uns et les autres continuant de proliférer jusqu’au collapsus2 ; ou
2° – Un monde à la population maîtrisée et par conséquent aux pauvres moins nombreux, dont les richesses ne cesseront de croître au bénéfice de tous, indépendamment des conditions de leur partage, jusqu’à un éventuel exil vers d’autres planètes ou l’extinction sur Terre.

En attendant, si les recommandations des auteurs de “Notre empreinte écologique” aux terriens les engageant à modérer leur prédation, s’adressent en bonne logique d’abord à ceux qui consomment le plus, les mettre seuls en accusation, et de façon aussi grossière, renvoie à l’idée fausse que la situation se réduirait à une différence de comportement entre riches et pauvres, qu’il s’agisse d’individus ou de nations. Or l’empreinte écologique est le fait de tous. Elle s’est constituée au cours du temps partout et à tous les niveaux, avec l’aide d’un progrès qui s’étend à l’ensemble de la société. Si l’empreinte des pauvres est plus faible que celle des riches, c’est précisément parce qu’ils sont pauvres ; mais ne sont-ils pas légitimement désireux de l’être moins, avec pour perspective d’augmenter d’autant leur propre empreinte ? Dans les régions les plus reculées de la planète, l’homme sait ou finit d’apprendre ce qu’est la voiture, l’électricité, la télévision, le téléphone, etc. Même s’il reste beaucoup à faire, il est généralement mieux nourri, habillé, abrité, soigné, qu’il ne l’a jamais été, et accède chaque jour un peu plus à ce qui améliore sa condition, au moins matérielle. Pour cette raison, c’est l’empreinte écologique moyenne qui augmente, celle des pauvres tendant vers celle des riches, même si l’enrichissement général de la société distend les écarts entre les uns et les autres.

280 000 êtres humains supplémentaires chaque jour – soit annuellement 100 millions, ou la population de la Belgique, de la France et des Pays-bas réunis – ont pour effet d’accroître plus fortement le nombre des plus défavorisés que celui des riches ? C’est dans ces conditions qu’à l’horizon 2100 ce ne seront plus les ressources de 1,7 planète qui seront nécessaires à l’humanité pour survivre, mais celles de 3 et davantage. Dans une telle situation, s’il doit être exigé un meilleur comportement des plus favorisés, nul ne peut pour autant être exonéré de sa part de responsabilité, aussi faible soit-elle, au motif que d’autres en portent une part plus grande ; et c’est une grave erreur que de donner à penser qu’il puisse en être autrement. Il faut laisser les idéalistes gloser sur une iniquité proportionnelle à la richesse de la société et au nombre de ceux qui se la partagent. Pour d’autres, sachant qu’elle est d’abord due à notre structure sociale en ce qu’elle a d’incontournable, il est plus que temps d’aborder avec pragmatisme l’avenir tel qu’il se présente. S’il est éminemment regrettable que des abus aient été commis, il importe que cessent ceux qui se commettent encore. L’heure n’est pas à la repentance, aussi fondée puisse-t-elle être, et encore moins à une expiation quasi mystique par la décroissance, mais à l’action. Renoncer au progrès serait se montrer incapable de le maîtriser et punir nos abus en niant ses bienfaits ; ce serait se tourner vers le passé quand il est requis, dans la plus grande urgence, que les efforts de tous soient tournés vers l’avenir pour en tirer sans abus le meilleur.

Il n’est pas question de contester ici l’utilité de l’empreinte écologique en tant qu’instrument de diagnostic et de sensibilisation aux excès de prédation de l’humanité, ni de nier que les plus riches en soient les premiers responsables ; encore moins de douter du droit que ce concept a acquis de s’ajouter à ceux qui inspirent déjà les chercheurs et experts, mais d’attirer l’attention sur le fait que pendant qu’ils en fouillent les détails et les retournent en tous sens, la population ne cesse de croître à un rythme jamais atteint, dans la quasi-indifférence générale. Raison suffisante pour paraphraser William Rees clôturant la préface de ce livre, pour proclamer : « Regarder en face [sans tabou], tous ensemble, la réalité du dépassement démographique – et non pas simplement écologique, comme il l’écrit[avec ses conséquences écologiques], nous forcera à découvrir et mettre en pratique ces qualités uniques qui distinguent le genre humain des autres espèces sensibles pour nous réaliser pleinement comme êtres humains. En ce sens, le changement démographique – et non seulement écologique, comme il persiste à l’écrire en refusant ostensiblement la priorité du fait démographique sur tout autre – mondial est la dernière grande occasion de prouver que la vie intelligente existe réellement sur la Terre. »

Claude Courty




Extrait de “Précis de Pyramidologie sociale”


1— de Mathis. Wackernagel et William. Rees, éditions Écosociété, Montréal

2–  “Comment tout peut s’effondrer” de Pablo Servigne & Raphaël Stevens. Petit manuel de collapsologie évoquant trop succinctement la surpopulation comme facteur de cet effondrement.